vendredi 20 novembre 2020

Un volcan...


 Il aurait eu 63 ans aujourd'hui. 

A la veille de Noël 2019, un crabe aux multiples têtes avait frappé à sa porte, l'empêchant de profiter d'une retraite pourtant largement méritée.

Après Christian, mort à 55 ans en 2014, c'est Jacques qui, à 62 ans, en mai 2020, a eu le même destin. Nous étions cinq, nous ne sommes déjà plus que trois, et je n'arrive toujours pas à intégrer cette réalité.






Un volcan…


Au portrait chinois, si mon frère avait été  une structure géologique, il aurait été un volcan. Avec tout ce que ça suppose de fascination et d’admiration pour la puissance, l’énergie créatrice, mais aussi d’appréhension face à un phénomène potentiellement dévastateur.

 Enfance coléreuse, adolescence tumultueuse, personnalité tempétueuse, à l'évidence la fée modération n'était pas penchée sur son berceau. Mais les fées courage, intelligence, curiosité, musique étaient bien là, qui ont mené toute sa vie. La ténacité aussi, et l’intransigeance, qu’il avait pour les autres, mais qu’il s’appliquait d’abord à lui-même.  

Il traça sa route personnelle et professionnelle, à force de volonté et de travail, sans songer une seconde à tempérer ce qu’il était, sans sacrifier aux conventions sociales pour lesquelles il avait un profond mépris. Il débusquait instantanément les petits travers, les compromissions, les faiblesses et les pointait sans concession. 

Libre et courageux, ne se sentant obligé à rien, prêt en permanence à la confrontation, sinon au combat. Ni dieu ni maître, car le Maître c’était lui. Il avait trouvé son arène en investissant le droit, avocat hors norme, sans peur, sinon sans reproche.

L’une des étapes les plus importantes de son parcours professionnel eut lieu en 2017. Le procès d’une sorte de Harvey Weinstein à la mode de Chartres…   Jacques m’avait avertie de ce procès, car il savait que le sujet m’intéressait. Il y défendait l’une des plaignantes. Et j’ai suivi les débats en direct sur twitter, pendant plusieurs jours. Le moment vint de sa plaidoirie, dans un contexte difficile puisqu’il était lui-même mis en cause par l’accusé, un de ses confrères. L’une des journalistes présentes, Corinne Audouin, écrivit ceci : «Voix forte, Maître Vaunois est impressionnant.  A Chartres on disait  que c’était le seul avocat  à ne pas avoir peur de… A. » J’ai été fière de lui en lisant cela. Je ne sais pas si c’était totalement vrai, mais c’était totalement  vraisemblable. Pas peur de la puissance, de la notoriété , du pouvoir de cet avocat longtemps protégé par les siens. Et comme le dit une autre journaliste « Maitre Vaunois fit son show » fustigeant au passage la Porsche jaune et celui qui la pilotait. Le Polanski local fut logiquement condamné.

Je sais que son mépris des conventions sociales ou professionnelles ont valu à Jacques quelques solides inimitiés. Mais depuis quelques jours, les témoignages montrent un attachement profond à ce qu’il était et à ce qu’il représentait. 

Quand il n’était pas avocat, Jacques était musicien. S’essayant à la guitare à l’adolescence, il s’est plongé bien plus tard dans cet apprentissage avec rigueur, constance. Il a appris seul à jouer de la guitare, du piano, de la basse et du banjo… Sa retraite devait être occupée à perfectionner sa technique, à progresser en cuisine, qu’il avait découverte, à retrouver la littérature, Chateaubriant et Dostoïevski furent ses derniers compagnons à l’hôpital.


Il n’avait pas peur de la mort non plus, il me l’a dit  souvent. Un courage incroyable face à une si grande injustice, mais le regret infini de ne pas pouvoir accompagner son fils Florian plus longtemps, et de devoir renoncer à tout ce qu’il avait encore à faire.  Lorsque le crabe aux multiples têtes s’est présenté à sa porte, il y eut d’abord quelques petits mois d’apaisement, juste assez pour la transmission, quelques regrets, quelques partages.  Puis la faucheuse a poursuivi son œuvre. Et la révolte est revenue, non pas face à la mort, mais face à l’impuissance, à la dépendance, à la perte d’autonomie quand la douleur psychique est bien plus forte que la douleur physique. Puis une interminable agonie, quand le corps refuse de rendre les armes et que le courage ne suffit plus.

Merci Florian de l’avoir accompagné jusqu’au bout. Je reste persuadée que s’il avait pu prévoir ces jours si difficiles, il ne t’aurait pas demandé cet effort-là.

 

Décidant de tout, jusqu’au dernier voyage, il a choisi pour cette cérémonie les chansons, les invités, la « sobriété » de son cercueil, rejetant tout ce qui n’était pas l’essentiel.  Pour un peu, il m’aurait dicté ce texte, j’ai décliné l’offre. Il était temps pour lui, sur les notes  de Bob Dylan,  de « toquer à la porte du Paradis », un paradis auquel il ne croyait pas…  Conscient bien sûr de ce paradoxe, il souriait à l’avance de cette dernière blague.

Je vous propose de garder de lui ce sourire, cet ultime clin d’œil. Et aussi ce qu’il m’a crié un jour, comme je sortais de sa chambre d’hôpital, à Chartres : « Je vous aime tous ».

 

Voilà, nous étions cinq, nous ne sommes déjà plus que trois.

Lorsque Christian est mort, en 2014, j’avais écrit pour lui : « Aujourd’hui je veux croire, qu’il existe quelque part un domaine plus serein, où tu nous attendras ». Vous êtes deux maintenant à nous y attendre. Je compte sur vous pour boire un verre à notre santé. Plutôt Bourgogne pour Christian, plutôt Bordeaux pour Jacques, on s’y retrouvera.

 

Ecrit et dit à  Saint Piat, le 29 mai 2020.


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